
Je reviens tout juste d’une conférence de trois jours consacrée aux changements climatiques et à leurs impacts sur l’industrie du vin : Goûter aux changements climatiques. Cet événement, tenu à Montréal tous les deux ans depuis maintenant dix ans, réunit des experts internationaux afin de partager les connaissances les plus récentes sur les enjeux climatiques du monde viticole et d’identifier des pistes de solutions durables.
C’est grâce à l’initiative et à l’engagement de Michelle Bouffard — sommelière, auteure, journaliste, conférencière, formatrice et consultante — que cette conférence a vu le jour et continue de s’imposer comme un rendez-vous incontournable.

Parmi les nombreux sujets abordés figuraient le rôle de la viticulture dans l’action climatique, l’évolution des vignes et des cépages, la conception de vignobles plus résilients, la viticulture régénérative, la gestion de l’eau, la perception des consommateurs face aux changements climatiques, et bien d’autres encore.
Un thème a toutefois particulièrement retenu mon attention : celui des vieilles vignes. Pourquoi parler de vignes âgées de 35 ans et plus dans le contexte des changements climatiques ? Comment peuvent-elles représenter une partie de la solution face aux dérèglements actuels ? Voilà des questions qui méritent qu’on s’y attarde.
Cette session, intitulée Les vieilles vignes face aux changements climatiques, réunissait Sarah Abbott MW (The Old Vine Conference), Maria G. Migliore (Giacomo Borgogno & Figli), Rosa Kruger (Old Vine Project) ainsi que la Dre Laura Catena (Catena Zapata & Luca Wines).

D’entrée de jeu, un constat s’impose : de nombreux vignerons ont tendance à arracher leurs vieilles vignes. La raison est simple et essentiellement économique. Avec l’âge, les rendements diminuent et deviennent parfois irréguliers. Moins de raisins, c’est souvent moins de rentabilité. On arrache donc. Erreur stratégique.
Dans un contexte de réchauffement climatique, ces vieilles vignes se révèlent pourtant beaucoup plus résistantes à la chaleur et au stress hydrique. Elles constituent même l’un des outils d’adaptation les plus efficaces dont dispose déjà le vignoble mondial. De plus, les vins qu’elles produisent se distinguent fréquemment par une plus grande profondeur, une complexité accrue et une meilleure stabilité que ceux issus de jeunes vignes.
Ce n’est pas un hasard si des producteurs de renom, comme Borgogno ou Catena Zapata, travaillent activement à la préservation et à la valorisation de leurs vieilles parcelles afin d’accroître la résilience, la qualité et la durabilité de leurs vignobles.

Un contexte climatique de plus en plus contraignant
L’année 2024 a été la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale, avec une hausse moyenne d’environ 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels. La vigne, particulièrement sensible aux variations climatiques, subit déjà les effets de ce réchauffement. L’augmentation des températures accélère son cycle de croissance, accroît les risques de gels tardifs, intensifie les périodes de sécheresse et favorise certaines maladies. Dans plusieurs grandes régions viticoles, notamment en Europe, cela se traduit par des vins plus alcoolisés, une baisse de l’acidité, des vendanges de plus en plus précoces et une météo plus instable.
Pourquoi les vieilles vignes réagissent différemment
Les vieilles vignes se distinguent avant tout par leur système racinaire. Avec le temps, leurs racines plongent plus profondément et explorent un volume de sol beaucoup plus vaste. Elles peuvent ainsi accéder à l’eau en profondeur, même en période de sécheresse. Grâce aux réserves accumulées dans le bois et les racines, elles résistent mieux à la chaleur et au stress hydrique, là où les jeunes vignes sont souvent plus vulnérables.

Stabilité qualitative
Les vieilles vignes produisent moins de raisins, mais de façon plus régulière d’un millésime à l’autre. Cette constance favorise une maturation plus homogène, une meilleure maîtrise de l’accumulation des sucres et un équilibre global plus juste. Les vins conservent ainsi fraîcheur, finesse et précision, là où certains vins issus de jeunes vignes peuvent devenir trop riches et manquer de tension.
La diversité génétique comme facteur de résilience
De nombreux vieux vignobles ont été plantés avant la généralisation des clones modernes. Cette diversité génétique naturelle renforce leur capacité d’adaptation face aux stress climatiques répétés et permet une expression plus authentique du terroir.
Des vignobles en phase avec une viticulture durable
Les vieilles vignes s’intègrent naturellement dans des pratiques de viticulture durable. Elles nécessitent moins d’eau, moins d’intrants et moins d’interventions, ce qui en fait des modèles particulièrement pertinents dans un contexte de raréfaction des ressources.
Un patrimoine vivant et une piste d’avenir
Les vieilles vignes ne constituent pas une solution miracle, mais elles représentent l’un des leviers les plus crédibles pour préserver la qualité, l’identité et la durabilité des grands terroirs viticoles face aux défis climatiques actuels.
Pour en savoir plus sur la conférence et ses objectifs :
https://tastingclimatechange.com/
Dégustation
Les vins suivants issus de vieilles vignes ont été dégustés:

Plaimont – vignerons en Gascogne
Cépages Préservés – Saint-Mont, 2021 – France
18,00$, code SAQ : 14397387
Présenté en ouverture de dégustation, ce vin illustre parfaitement la notion de patrimoine ampélographique vivant, au cœur des discussions de la conférence. Issu de vignes d’environ 25 ans provenant de cépages autochtones préservés, il s’inscrit dans la démarche de sauvegarde menée par Plaimont en Gascogne.
Les sols mêlant argiles, calcaires, sables et argiles bigarrées contribuent à une expression équilibrée malgré un contexte climatique de plus en plus chaud. L’assemblage de Gros Manseng (60 %), Petit Courbu (30 %) et Arrufiac (10 %) met en valeur des variétés historiquement adaptées aux stress hydriques et thermiques.
La vinification en cuves inox, avec élevage sur lies, vise à préserver la précision et la fraîcheur, sans correction excessive
Notes de dégustation
Au nez quelques notes terpènes qui se conjuguent à un soupçon de zeste d’orange et d’agrumes. En bouche le vin est vif et minéral avec une acidité bien présente. Beaucoup de fraîcheur.
Wine & Soul
Guru Douro Branco, 2024 – Portugal
Ce vin blanc du Douro, issu de vignes de plus de 70 ans, a servi d’exemple marquant lors de la conférence pour illustrer l’importance conjointe de l’âge des vignes et de la topographie face au réchauffement climatique. Implantées sur des pentes nord à environ 600 mètres d’altitude, ces vieilles vignes bénéficient naturellement de températures plus modérées.
L’assemblage de Viosinho, Rabigato, Códega do Larinho et Gouveio, cépages historiquement adaptés aux conditions extrêmes du Douro, est vinifié avec levures indigènes. La fermentation et l’élevage partiel en bois (faible proportion de fûts neufs) cherchent davantage la tension et la lisibilité du terroir que la puissance.
Un vin qui illustre clairement comment altitude, orientation et âge des vignes deviennent des leviers d’adaptation climatique.
Notes de dégustation
Au nez des notes de menthe, de notes terpènes et de fruits jaunes. En bouche la texture est moyennement grasse, l’acidité équilibrée et les flaveurs assez intenses culminent sur une sensation de minéralité. Un de mes préférés.
Boekenhoutskloof
Sémillon, 2022 – Afrique du Sud
Ce Sémillon sud-africain est issu de vignes plantées entre 1902 et 1942, conduites en bush vines (gobelets) et cultivées sans irrigation. L’âge moyen des vignes se situe entre 80 et 120 ans. Présenté dans le cadre des discussions sur la longévité des vignobles non irrigués, il illustre la capacité d’adaptation de vieilles vignes enracinées dans des sols alluviaux et granitiques complexes.
La vinification met l’accent sur le respect de la matière première : pressurage en grappes entières, fermentations spontanées, élevages longs combinant barriques et œufs de béton. Une petite proportion de Muscat d’Alexandrie est vinifiée séparément en amphore, soulignant l’approche expérimentale mais réfléchie du domaine.
Un exemple éloquent de résilience génétique et physiologique dans un climat méditerranéen chaud et sec.
Notes de dégustation
Au nez de jolies notes de levures et de fruits jaunes. En bouche on retrouve les mêmes arômes que perçus au nez qui se conjuguent une magnifique sensation de minéralité. Intense et doté d’une amplitude et d’une longueur jouissives. Un des meilleurs!
Borgogno
Barolo Riserva Annunziata, La Morra, 2020 – Italie
Présenté lors de la conférence dans un contexte plus analytique, ce Barolo issu de vignes plantées en 1956 (biotypes Lampia et Michet) illustre la notion de mémoire génétique du vignoble. Les parcelles, exposées sur plusieurs orientations, reposent sur des sols argilo-limoneux riches en minéraux.
La vinification traditionnelle – cuves béton, longues macérations, élevage prolongé en grands foudres de chêne slovène – permet d’observer comment des vignes matures réagissent à des millésimes plus chauds sans perdre leur équilibre structurel.
Ce vin s’inscrit pleinement dans la réflexion sur la préservation des clones historiques face à la standardisation moderne.
Notes de dégustation
Ce vin se révèle sur de belles notes florales, d’épices douces et au premier nez de notes de goudron. Au fil de la dégustation des notes de cerises montent à la surface. En bouche le vin est intense et d’une belle concentration et supporté par des tannins charpentés et tissés bien serré. Belle amplitude et longueur appréciables.
Catena Zapata
Malbec Argentino, 2022 – Argentine
Issu en partie de vignes plantées entre 1922 et 1924 dans le vignoble Angélica, ce Malbec est complété par une sélection massale provenant de parcelles d’altitude à plus de 1 000 mètres dans la vallée de l’Uco. L’ensemble constitue un cas d’étude emblématique sur le rôle combiné de l’âge des vignes, de l’altitude et de la diversité génétique.
Les sols très drainants et peu profonds, associés à des vignes franches de pied pour certaines parcelles, favorisent une adaptation naturelle aux amplitudes thermiques élevées. La vinification privilégie des macérations longues et un élevage mesuré en fûts français de plusieurs vins.
Un exemple sud-américain fort de l’intérêt stratégique des vieilles vignes en climat continental chaud.
Notes de dégustation
OMG! Au nez des notes de prunes, de cerises noires, de cerises au marasquin et de cassis. En bouche beaucoup de fraîcheur avec des flaveurs denses et profondes supportées par des tannins ronds et charnus. Et quelle longueur!!
Yalumba
Tri-Centenary Grenache, 2023 – Australie
Ce Grenache provient d’un micro-parcellaire exceptionnel de vignes plantées en 1889, conduites en gobelet et cultivées sans irrigation. Présenté comme un cas emblématique lors de la conférence, il incarne la capacité de très vieilles vignes à produire régulièrement des raisins de grande qualité malgré des conditions extrêmes.
Les sols sablo-limoneux profonds reposant sur des argiles rouges, combinés à une gestion viticole extrêmement précise, permettent aux ceps de résister aux sécheresses récurrentes de la Barossa. La vinification en cuves ouvertes, avec levures indigènes et macération prolongée, respecte cette matière première rare.
Un témoignage frappant de la durabilité intrinsèque des very old vines.
Notes de dégustation
Ce Grenache offre un nez précis de fruits rouges frais, de fleurs séchées et d’épices douces.La bouche est soyeuse, supportée par une belle acidité et par des tannins équilibrés. Beaucoup de fraîcheur et d’élégance.
Bodegas San Isidro
25,55$, code SAQ : 15396159
Ce vin de Jumilla provient de Monastrell franc de pied, planté sur des sols calcaires où le phylloxéra n’a jamais pu s’implanter durablement. Dans cette région très aride, où les précipitations sont faibles et l’ensoleillement extrême, les vieilles vignes constituent un véritable rempart face au stress climatique.
La conduite sans irrigation, l’absence de sulfites ajoutés et la préservation de pratiques culturales traditionnelles ont été mises en avant lors de la conférence comme exemple de résilience naturelle. Aujourd’hui, environ 15 % du vignoble de Jumilla est encore planté en vieilles vignes, un patrimoine désormais impossible à recréer.
Notes de dégustation
Le nez s’ouvre sur des fruits noirs mûrs (cassis, mûres) accentués par de notes herbacées et d’herbes aromatiques.
En bouche les tannins équilibrés et généreux supportent des flaveurs d’herbes sèches et de fruits noirs. Quelques nuances de fumée se conjuguent à l’ensemble.

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